

AGRIA LORRAINE
Un mur en bottes de paille précompressées a résisté à une charge de 4 tonnes.
Un mur en bottes de paille précompressées a résisté à une charge de 4 tonnes.
Forte
du succès de sa filière bois, la région Lorraine étudie l'opportunité
de développer des productions agricoles dédiées à la construction et à
l'isolation. Le projet de recherche Végisole a défriché le potentiel du
chanvre, de la paille, du miscanthus et de l'ortie. Un bilan prometteur.

AGRIA LORRAINE
Le miscanthus pourrait entrer dans la composition de bétons légers pour chapes, enduits, briques...
Le miscanthus pourrait entrer dans la composition de bétons légers pour chapes, enduits, briques...
En
cultivant son champ, peut-on récolter une maison ? Le programme
Végisole conduit durant deux ans par l'Agria Lorraine, centre
d'innovation et de transfert de technologies issu du pôle
agroalimentaire régional, semble confirmer cette hypothèse. Présentée
fin juin à Epinal (Vosges), la restitution des recherches menées sur le
chanvre, la paille, le miscanthus et l'ortie démontre l'intérêt d'une
filière agricole régionale dédiée à la construction et à l'isolation. «
Les résultats varient en fonction des espèces étudiées, mais les
écomatériaux présentent des performances égales ou supérieures aux
matériaux classiques et se distinguent en général par un très bon
écobilan », indique Marie Barthélémy, responsable du projet Végisole à
l'Agria Lorraine.
Le chanvre exploite ses déchets
La
filière reste en germe et ne croîtra qu'à la faveur d'un engagement
collectif pour sécuriser l'approvisionnement, valider les normes
constructives et lancer des chantiers pilotes qui démontreraient in situ
les performances de ces nouveaux matériaux. Cofinancé par la Direccte
(Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la
consommation, du travail et de l'emploi) et le Feder (Fonds européen de
développement régional) et labellisé par le pôle Fibres, Végisole a pour
l'heure défriché un potentiel insoupçonné et ouvert la voie à une
nouvelle génération de matériaux constructifs biosourcés.
Sous-espèce
du chanvre qui se caractérise par son absence de propriétés
psychotropes, le Cannabis sativa spontanea n'en finit pas de démontrer
ses vertus constructives. Utilisable sous forme de laine conditionnée en
rouleaux ou en panneaux, le matériau a déjà fait ses preuves en tant
qu'isolant de toiture, de plancher ou en isolation verticale, où il
présente des performances similaires à celles d'une laine minérale.
Végisole a mis en évidence le potentiel de la chènevotte, partie creuse
centrale de la plante naguère considérée comme un déchet. Utilisée en
vrac comme isolant, la substance se distingue par sa légèreté (110 kg/m3)
et sa faible conductivité thermique. En mortier, elle s'utilise en
chape isolante ou en isolation de toiture et facilite la restauration
des colombages.
Ne demandant ni engrais, ni traitement, la plante se
cultive essentiellement dans l'est et le sud-ouest de la France, où se
concentrent également les structures de première transformation.
L'association Construire en chanvre recense 25 coopératives ou groupes
de production sur le plan national. « Les modèles économiques sont très
différents. Aux côtés de gros transformateurs, certaines petites
structures se développent très bien sur leur marché local », observe
Bernard Boyeux, vice-président de l'association Construire en chanvre.
La filière associe des laboratoires de recherche-développement, des
cimentiers et producteurs de liants, un collège de maîtrise d'œuvre et
des entreprises de bâtiment. En Lorraine, où sont cultivés 380 hectares
de chanvre, les Chanvriers de l'Est mettront en service en fin d'année
une première usine de traitement à Creutzwald (Moselle).
La paille devient porteuse
La
France compte environ 1 500 bâtiments en bottes de paille, généralement
édifiés par des autoconstructeurs inventifs. Coproduit agricole d'accès
aisé, la paille permet de construire à des prix accessibles : environ
115 000 euros pour une maison de 120 m². Les assureurs considèrent
désormais son usage en remplissage isolant comme une technique courante.
Le programme Végisole aura permis de découvrir ses performances en murs
porteurs. Le Critt bois (Centre régional pour l'innovation et le
transfert de technologie) d'Epinal a mesuré les propriétés mécaniques de
parois de paille porteuses et modélisé le comportement mécanique du
couple botte de paille-bois. Préfabriqué en atelier, un mur de 2 mètres
linéaires constitué de petites bottes précompressées a démontré une
résistance de quatre tonnes et des capacités de contreventement
suffisantes pour une construction de plain-pied, voire en R 1.
Isolante
ou porteuse, la paille requiert encore néanmoins quelques avancées
normatives pour prendre toute sa place dans l'univers du bâtiment. Le
réseau français de la construction en paille prépare pour la fin de
l'année un référentiel technique, un programme de formation de
formateurs ainsi qu'un guide évolutif et non contraignant des bonnes
pratiques qui doivent permettre à cette filière courte de s'imposer sur
les chantiers. Dans les Vosges, le projet d'habitat groupé Ecolline, en
cours d'achèvement à Saint-Dié, constitue un chantier pionnier
d'autoconstruction mettant en œuvre des écomatériaux de proximité, dont
la paille.
Appelé aussi roseau chinois, le miscanthus prend racine en
Lorraine. Le lycée agricole de Courcelles-Chaussy (Moselle) l'étudie
depuis près de dix ans. L'université Henri-Poincaré de Nancy a publié
une thèse présentant la première modélisation de cette fibre, qui n'a
pas encore livré tous ses secrets.
Le miscanthus pourrait faire bloc
Ne
demandant ni traitement ni engrais, le miscanthus constitue un
combustible intéressant et présente un intérêt certain en
écoconstruction. En collaboration avec le Lermab (Laboratoire d'études
et de recherche sur le matériau bois) de Nancy, le Critt bois d'Epinal
planche sur la formulation de bétons légers utilisés en chape ou en
caisson, d'enduits projetés pour la finition et l'isolation des murs, ou
encore de briques ou de blocs pour la construction.
L'ortie a donné
du fil à retordre aux chercheurs de l'Agria Lorraine et de l'Institut
français du textile et de l'habillement. Les tentatives pour réaliser
des voiles pare-vapeur en ortie ont échoué, faute d'avoir réussi un
défibrage satisfaisant de cette herbacée. Infructueuses, les recherches
de Végisole n'ont pourtant pas été vaines. Un potentiel s'est fait jour
pour utiliser la plante dans la réhabilitation de sols dégradés. Quant
aux feuilles, elles présentent un intérêt cosmétique, culinaire et
phytosanitaire.
Pascale Braun
| Source LE MONITEUR.FR